“(…) Être féminine, c’est se montrer impotente, futile, passive, docile. La jeune fille devra non seulment se parer, s’apprêter, mais réprimer sa spontanéité et lui substutuer la grâce et le charme étudié que lui enseignent ses aînées. Toute affirmation d’elle-même diminue sa féminité et ses chances de séduction. Ce qui rend relativement facile le départ du jeune homme dans l’existence, c’est que sa vocation d’être humain et de mâle ne se contrarient pas: déjà son enfance annonçait ce sort heureux. C’est en s’accomplissant comme indépendance et liberté qu’il acquiert sa valeur sociale et concurremment son prestige viril: l’ambitieux, tel Rastignac, vise l’argent, la gloire et les femmes d’un même mouviment; une des stéreotypies qui le stimulent, c’est celle de l’homme puissant et célèbre que les femmes adulent. Pour la jeune fille, au contraire, il y a divorce entre sa condition proprement humaine et sa vocation féminine. Et c’est pourqoui l’adolescence est pour la femme un moment si difficile et si décisif. Jusqu’alors elle était un individu autonome: il faut renoncer à sa souveraineté. Non seulment elle est déchirée comme ses frères, et d’une manière plus aigüe , entre le passé et l’avenir; mais en outre un conflit éclate entre sa revendication originelle que est d’être sujet, activité, liberté, et d’autre part ses tendances érotiques et les sollicitations sociales qui l’invitent à s’assumer comme objet passif. Elle se saisit spontanément comme l’essentiel: comment se résoudra-t-elle à devenir l’inessentiel? Mais si je ne peux m’accomplir qu’en tant qu’Autre, comment renoncerai-je à mom Moi? Tel est l’angoissant dilemme devant lequel la femme en herbe se débat. Oscillant du désir au dégoût, de l’espoir à la peur, refusant ce qu’elle appelle, elle est encore en suspens entre le moment de l’indépendance enfantine et celui de la sousmission féminine: c’est cette incertitude qui lui donne au sortir de l’âge ingrat un goût acide de fruit vert.” Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe Vol. II, p. 98/99